Car n'est-ce pas, j'ai le cafard, vous vous en doutez, et je désespère de le chasser. Il y a de quoi, et ce n'est pas aujourd'hui qu'il passera ; la perspective de retourner ce soir dans le vieux secteur du bois carré, et de reprendre la vie souterraine, nocturne et marécageuse n'étant pas pour le dissiper.
Voilà six mois bientôt que ça dure, six mois, une demie année qu'on traîne entre vie et mort, jour et nuit, cette misérable existence qui n'a plus rien d'humain ; six mois, et il n'y a encore rien de fait, aucun espoir ; six mois qu'on a quitté le fort, et l'on est un peu moins avancé qu'au lendemain du Châtelet. Tout est à recommencer. Tout cela n'a été qu'un prélude, nous n'en sommes donc encore qu'au prologue de la tragédie dont le premier acte commencera au printemps. Alors les canons seront prêts et dans l'arène lamentable des tranchées, la boucherie néronienne reprendra plus sanglante que jamais, et pareils aux esclaves antiques, on ne nous tirera de nos cachots que pour nous jeter en patûres aux monstres d'acier. Et ce sera au retour du printemps, au renouveau de la terre. Et pourquoi tout ce massacre ? Est-ce la peine de faire attendre la mort si longtemps à tant de milliers de malheureux, après les avoir privés de la vie pendant des mois.
Hier, ou avant-hier, au rapport, on a lu des lettres de prisonniers boches. Pourquoi ? je n'en sais rien, car elles sont les mêmes que les nôtres. La misère, le désespoir de la paix, la monstrueuse stupidité de toutes ces choses, ces malheureux sont comme nous, les Boches ! Ils sont comme comme nous et le malheur est pareil pour tous.
Il y a des gens qui cependant aiment la boucherie, et l'autre jour, Le Matin, publiait avec forces détails et éloges les exploits des Bat d'Af. dans une tranchée boche. C'est écoeurant. Après tout, d'un journal défenseur des financiers véreux et des garces de la politique, il est tout naturel de prôner des souteneurs et des brutes. Mais quand on songe que ça trouve des lecteurs ailleurs que dans des milieux d'amateurs de guillotine, que peut-on espérer ?
Nous retombons à la brute : je le sens chez les autres, je le sens chez moi ; je deviens indifférent, sans goût, j'erre, je tourne, je ne sais ce que je fais. Et quand un souffle passager vient secouer les cendres, et rallumer la braise, alors je suis si écoeuré de tout ce qui m'entoure que j'en suis encore plus malheureux.../...
Je vous embrasse.
Etienne.
Lettre d'Etienne Tanty, datée du jeudi 28 janvier 1915.
Extraite des "Paroles de poilus - Lettres de la Grande Guerre"









Dit en passant...