11 novembre 1918 - 11 novembre 2007

Publié le par Agnès

J'erre, toujours aussi incapable d'écrire. [...] Il gèle épouvantablement ce matin, sans que j'arrive à me réchauffer les doigts. S'il n'y avait encore que les doigts de gelés ; mais le bonhomme ne vaut guère mieux, et le cafard est pire que la gelée.
Car n'est-ce pas, j'ai le cafard, vous vous en doutez, et je désespère de le chasser. Il y a de quoi, et ce n'est pas aujourd'hui qu'il passera ; la perspective de retourner ce soir dans le vieux secteur du bois carré, et de reprendre la vie souterraine, nocturne et marécageuse n'étant pas pour le dissiper.
Voilà six mois bientôt que ça dure, six mois, une demie année qu'on traîne entre vie et mort, jour et nuit, cette misérable existence qui n'a plus rien d'humain ; six mois, et il n'y a encore rien de fait, aucun espoir ; six mois qu'on a quitté le fort, et l'on est un peu moins avancé qu'au lendemain du Châtelet. Tout est à recommencer. Tout cela n'a été qu'un prélude, nous n'en sommes donc encore qu'au prologue de la tragédie dont le premier acte commencera au printemps. Alors les canons seront prêts et dans l'arène lamentable des tranchées, la boucherie néronienne reprendra plus sanglante que jamais, et pareils aux esclaves antiques, on ne nous tirera de nos cachots que pour nous jeter en patûres aux monstres d'acier. Et ce sera au retour du printemps, au renouveau de la terre. Et pourquoi tout ce massacre ? Est-ce la peine de faire attendre la mort si longtemps à tant de milliers de malheureux, après les avoir privés de la vie pendant des mois.
Hier, ou avant-hier, au rapport, on a lu des lettres de prisonniers boches. Pourquoi ? je n'en sais rien, car elles sont les mêmes que les nôtres. La misère, le désespoir de la paix, la monstrueuse stupidité de toutes ces choses, ces malheureux sont comme nous, les Boches ! Ils sont comme comme nous et le malheur est pareil pour tous.
Il y a des gens qui cependant aiment la boucherie, et l'autre jour, Le Matin, publiait avec forces détails et éloges les exploits des Bat d'Af. dans une tranchée boche. C'est écoeurant. Après tout, d'un journal défenseur des financiers véreux et des garces de la politique, il est tout naturel de prôner des souteneurs et des brutes. Mais quand on songe que ça trouve des lecteurs ailleurs que dans des milieux d'amateurs de guillotine, que peut-on espérer ?
Nous retombons à la brute : je le sens chez les autres, je le sens chez moi ; je deviens indifférent, sans goût, j'erre, je tourne, je ne sais ce que je fais. Et quand un souffle passager vient secouer les cendres, et rallumer la braise, alors je suis si écoeuré de tout ce qui m'entoure que j'en suis encore plus malheureux.../...
Je vous embrasse.
Etienne.


Lettre d'Etienne Tanty, datée du jeudi 28 janvier 1915.
Extraite des "Paroles de poilus - Lettres de la Grande Guerre"

Publié dans Souvenir

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Tatie Lu 13/11/2007 09:25

On aurait dû faire lire cette lettre à tous nos clients qui sont venus se "ballader" (chez T.)un dimanche 11 novembre;par un temps magnifique;et qui comme tous les dimanches étaient désagréables,préssés,irrespectueux etc...

Hana 12/11/2007 21:32

Tu as eu une idée de génie de poster cette lettre. Hier mes héros étaient les derniers poilus qui signalaient fièrement qu'ils refusaient d'être enterrés auprès du soldat inconnu. Qu'ils voulaient mourir en paix chez eux, dans leur région, près de la famille.

mamyvette 11/11/2007 20:40

Aujourd'hui, 11 novembre, nous revenons de LESCAR,commune de la périphérie de PAU, ou un hommagea été rendu à un peintre,sculpteur Béarnais, revenu de la 'Grande Guerre ' avec entre-autre, maints croquis plus parlants que des photos. Autour du monument aux morts, une de ses nombreuses oeuvres, l'émotion était palpable, surtout lors de l' énoncé des " enfants de Lescar morts pour la France." La liste était trés longue, trop longue pour un si petit village. Souvent le même nom de famille revenait, seuls les prénoms changaient. Une famille a été citée 4 fois....J'ai soudain réalisé que je n'étais plus revenue de cette façon devant un monument aux morts depuis l'école primaire...Je pense que je ne vivrai plus le 11 novembre comme un jour banal.

grillon 11/11/2007 15:30

Je suis toujours là à vous lire parce que je suis hostile aux lingettes aussi ! Et j'utilisais les vieilles couches en tissu pour mes bébés ... Aubrée a un adorable minois ! Et cette lettre de poilu est poignante, mon Dieu quelle époque ! Que nous sommes heureux de vivre en paix, on l'oublie parfois.